PLANCHE XIX.
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207.
Avant de passer outre, il est bon de remarquer qu'il y a bien des personnes qui pensent qu'on peut, par le secours de la Géométrie, donner une si juste proportion à chaque tuyau, qu'ils se trouvent tous d'accord lorsqu'on les a fait parler & posés dans leur place. On conçoit d'abord que cette idée est juste dans la théorie ; mais dans l'exécution, elle se trouve impraticable ; parce que, 1o. il seroit d'une difficulté presque insurmontable d'exécuter effectivement les tuyaux avec cette précision mathématique, telle qu'il la faudroit pour cela. Il seroit nécessaire qu'il y eût une juste gradation dans les épaisseurs de la matiere ; que le tuyau fût parfaitement rond & précisément cylindrique ; il faudroit une gradation bien réguliere dans la hauteur des bouches & dans l'épaisseur des biseaux ; car ces circonstances font considérablement au ton des tuyaux ; une autre juste gradation pour la grandeur des embouchures des pieds des tuyaux & pour le jour des lumieres des bouches. 2o. Tout cela supposé d'une exécution bien exacte, il ne resteroit aucune ressource pour faire bien parler les tuyaux, les mettre dans leur véritable harmonie & les égaliser, &c. attendu qu'on est obligé d'altérer toutesles gradations ci-dessus pour leur donner la qualité du son convenable, ce qui feroit nécessairement changer le ton en quelque degré sensible. Or les opérations qu'il faut faire pour mettre un tuyau à son point, sont d'élargir ou rétrécir le jour de la lumiere : ouvrir plus ou moins l'embouchure du pied pour lui faire prendre plus ou moins de vent ; retrancher de la levre supérieure ou l'augmenter ; l'enfoncer en-dedans ou la relever en dehors ; baisser ou rehausser [p. 59.] le biseau, &c. Tout cela, comme je viens de le dire, change le ton du tuyau & altere les justes mesures de la gradation géométrique. Il faut encore observer que quelque imperceptible que fût cette altération, le tuyau perdroit son accord. Il ne faut presque rien pour faire discorder un tuyau ; il suffit de l'ôter de sa place & le remettre tout de suite pour qu'il ne soit plus d'accord. Si on le tourne un peu d'un côté ou de l'autre, il perd son accord. Bien plus, on ne le croiroit pas, si l'expérience ne nous le démontroit tous les jours, un Orgue se discorde de lui-même, sans qu'on y touche & sans qu'il arrive aucun changement sensible aux tuyaux. 3o. Toute la rigueur géométrique supposée non-seulement possible, mais bien exécutée dans les tuyaux, il faudroit encore une condition essentielle qui est, qu'ils devroient être isolés chacun dans leur place de tous autres tuyaux & corps quelconques, d'environ un pied tout à l'entour, ce qui exigeroit, pour un Orgue de 16 pieds, un emplacement d'environ 80 pieds [25,98 m.] de longueur sur 30 pieds [9,74 m.] de profondeur ; & pour le buffet du Positif à proportion. Tout ce que je viens de dire supposé possible & sans inconvénient, la seule dépense qu'il faudroit faire, qui seroit au moins décuple, pour exécuter un Orgue dans ce goût, rendroit l'entreprise trop rare & trop difficile ; & enfin on n'en seroit pas plus avancé avec toutes ces dépenses & ces difficultés immenses. On auroit fait un fort mauvais Orgue, ne pouvant pas le rendre harmonieux, pour conserver ce prétendu accord.



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